Main basse sur les terres arables par les profiteurs mondialistes

Publié le par Joël Prodhomme

terres arables

 

Le développement de ce nouveau phénomène fait suite à la ruée qui avait eu lieu sur les matières premières alimentaires et qui avait mené à la flambée de leurs prix en 2008. En effet, les investisseurs internationaux (banques, fonds de pensions, bourses, etc.) qui sont toujours à la recherche d’affaires juteuses, se tournent maintenant vers l’achat de terres agricoles partout où elles pourraient être à vendre –qui en fonction de la croissance programmée de la population mondiale et de la raréfaction de certaines ressources naturelles menant à une demande accrue de produits alimentaires– sont tout-à-fait prometteuses de hauts rendements, ou de hauts retours sur investissements.

Ceci se couple du fait que bon nombre de pays dépendent des importations pour nourrir leur population, ainsi que les multinationales de l’alimentaire qui sont en recherche permanente de produits agricoles. Alors certains pays indigents du tiers-monde, qui ont souvent recours à l’aide internationale pour nourrir leur population, n’hésitent pas à brader leurs terres.

La chaîne de télévision Arte a consacré récemment une émission à ce sujet en diffusant un documentaire de M. Alexis Marant intitulé « Planète à vendre » composé de plusieurs reportages sur ces pays –et sur leurs acheteurs– qui cèdent leurs terres au détriment de leur population locale.

 

 

L'Éthiopie et l'alimentation, une vieille histoire...

 

Le premier reportage portait sur l’Éthiopie dont l’État vient de concéder un bail de 80 ans pour 300 mille hectares de terres agricoles à la société de M. Rame Karoutouri, un des plus riches entrepreneurs indien de la planète jusqu’ici spécialisé dans la culture de roses. Il se lance dans l’agriculture avec la bénédiction du président de la région de Gambéla près du Sud Soudan, et des financiers qui ont investi dans sa société. Le domaine s’étend sur 78 km de long et 40 km de large, qui n’est pour le moment qu’une vaste étendue de terre vierge dans une région lointaine, mais qui va constituer probablement la plus grande exploitation du monde à ce jour.

M. Karoutouri compte bien d’ici quelques années y produire plusieurs millions de tonnes de denrées alimentaires à partir de cette terre vierge qu’il appelle « or vert ». Il va démarrer en y faisant pousser du riz, et espère en récolter 3 millions de tonnes, ce qui représentera un peu plus de 10% du marché mondial qui est actuellement de 25 millions de tonnes (le reportage a été tourné en 2010). Il ne cache pas le fait qu’il pourra devenir un acteur majeur que tous les traders de riz surveilleront, car il pourra ainsi faire écrouler ou relever le marché mondial… Le domaine comprendra aussi une pépinière, et il a déjà 5 millions de plans de palmier à huile qui vont lui prendre deux mois à amener sur place. Toutefois, la surface actuelle ne sera pas suffisante pour sa pépinière, car il envisage déjà de multiplier sa taille par 10. Pour l’exportation, de petites péniches emporteront sa production d’huile de palme vers le Sud Soudan, puis vers Port Soudan au nord-est sur la Mer Rouge, qui sera à même d’aller n’importe où dans le monde. Ce pourra être la Chine ou l’Inde, donc vers les endroits où elle aura été achetée sur toutes les places boursières. Il ne va pas s’arrêter à 300 mille hectares, car il a déjà identifié 1 million d’hectares au Soudan pour la suite de son projet, et il commencera à y travailler d’ici l’an prochain. « Il veut créer l’histoire en nourrissant le monde », dit-il, « car il faut bien que quelqu’un le fasse… »

Le revers de la médaille est que sur ces terres vivait une population locale pauvre qui cultivait et faisait paître son bétail sans droit ni bail sur de petites parcelles pour nourrir leur famille. Personne ne les a prévenus, et leur gouvernement ne leur a pas demandé leur avis. Les Indiens sont arrivés directement et ont pris la terre de force. L’eau de la rivière est maintenant détournée et ne leur est plus accessible suffisamment. Les habitants du village de Batchara ont manifesté, mais comme c’est l’Etat qui a donné la terre aux Indiens, il est alors interdit de revendiquer et de protester. Et depuis que plusieurs personnes ont été jetées en prison, tout le monde a peur. Seul un petit nombre d’habitants, par rapport à la surface des terres, sera embauché dans les exploitations.
Un habitant témoigne qu’il n’a maintenant plus de terre à sa disposition et plus rien à faire, mais a onze personnes dans sa famille à nourrir. Il pense les laisser sur place et partir pour aller gagner sa vie ailleurs puisque l’Etat ne lui sera d’aucun secours. Les Indiens n’acceptent pas les réclamations : « c’est votre gouvernement qui nous a donné ces terres, alors pourquoi vous plaindre à nous ? - Adressez-vous à lui… ».
Que pèsent quelques petits paysans face à des intérêts qui les dépassent ? À mesure que progresse la conquête des terres agricoles, des millions d’entre eux en Afrique et ailleurs pourraient subir le même sort.

 

 

L'Amérique du Sud émerge, les vautours sont déjà là...

 

Le deuxième reportage portait sur l’Uruguay, dont 30% des terres appartiennent déjà à des investisseurs étrangers, et qui n’a aucune loi comme dans les autres pays environnants –tel que le Brésil le long de ses frontières– pour protéger sa population contre ces appropriations étrangères. Cette « extranjerización » est ressentie jusque dans les parties les plus reculées du pays, là où les investisseurs étrangers ne viennent même pas –ou ne sont pas encore venus–. Il s’ensuit une hausse générale des prix à l’achat et à la location des terres. Comme d’habitude, ce sont les petits éleveurs –symboles de l’agriculture uruguayenne– qui sont touchés par cette augmentation qui voit les prix même doubler. Il y a cinq ans, le loyer était de 12 à 15 $ à l’hectare en moyenne ; maintenant il est passé à 60 et 70 $.
L’arrivée des étrangers cause beaucoup de tort aux petits producteurs qui ne peuvent pas rivaliser à la location avec les grandes entreprises, comme par exemple avec les capitaux argentins qui ont débarqué pour planter du soja ou du tournesol, et qui peuvent payer jusqu’à 200 $ de loyer à l’hectare. De plus, ces grandes entreprises s’installent sur de très grandes surfaces et rivalisent par leurs prix sur le marché avec les producteurs nationaux qui ne peuvent résister. Il est ironique de constater que maintenant c’est pour nourrir les vaches que l’Amérique du Sud produit de plus en plus de soja transgénique.
Les paysans déchus se retrouvent à la périphérie des villes ou partent à l’étranger. Ce phénomène pourrait s’étendre au monde entier avec la généralisation de ce type d’agriculture.

De même en Argentine, où l’on voit un entrepreneur français qui fait de la prospection pour acquérir des quantités impressionnantes de terres pour ses investisseurs. Son but est clair : « acquérir les meilleures terres à moindre coût pour obtenir le meilleur rendement possible pour ses investisseurs ».
Ce qui arrive à la population locale n’entre pas en ligne de compte : il emploiera du personnel, mais son nombre sera limité par l’utilisation de la mécanisation. Puis quant à l’avenir… : quand le marché se retournera, il vendra alors les terres et partira…, abandonnant celles-ci dans un état de surexploitation, avec une nature entièrement transformée.

 

 

Le Qatar a ses banlieues et ses clubs de foot. Les Saoudiens ont le monde.

 

Le troisième reportage portait sur les investissements à but alimentaire de l’Arabie Saoudite dans tous les pays du monde : donc en Afrique, Amérique du nord et sud, Europe, Australie, et en Asie. En effet, pour nourrir sa population en pleine croissance, le roi Abdallah a confié au secteur privé la tâche d’investir à l’étranger. Et pour encourager les entrepreneurs saoudiens, son gouvernement promet des facilités de prêts et des avantages fiscaux, et a déjà débloqué 800 millions de $ pour investir directement dans de futurs projets. Le nom du roi Abdallah étant accolé à ce programme, le gouvernement fera le maximum pour que toute initiative qui porte son nom soit un succès. Le sujet étant politiquement sensible, les hommes d’affaires saoudiens travaillent dans le plus grand secret. La société Agro-Invest, créée en 2009 par Oussammah Al Kourdi, fait dans un premier temps des prévisions d’investissement d’environ 250 millions de $ à l’étranger, et pense aller, grâce à l’effet de levier, jusqu’à 1 milliard de $ à terme. Des investisseurs cherchent aussi aux Philippines, au Vietnam et au Cambodge. Ils voyagent aussi loin que l’Argentine, l’Uruguay, le Brésil à la recherche de terres, d’eau et de gouvernements amis qui seront heureux d’accueillir leurs investissements.

L’Ethiopie étant l’un des nombreux pays les plus pauvres du monde qui cherchent à se développer : en vue de ce programme, le Cheick Mohammed Al Amoudi, de mère éthiopienne, y a organisé en 2009 un sommet où, avec 4 autres ministres saoudiens, il accueillait le premier ministre éthiopien Mélèz Zénaoui au parc des expositions de sa propre capitale Addis-Abéba, avec six autres états africains de l’Est : la Somalie, Djibouti, l’Ouganda, le Rwanda, la Tanzanie, et le Kenya, pour développer entre l’Arabie Saoudite et l’Afrique de l’Est, « de nouvelles façons de faire des affaires ensemble » dit-il. Le ministre saoudien de l’agriculture leur a présenté ses projets pour l’agriculture dans la région et en a fixé le cap. Ils ont pour origine une initiative du roi Abdallah qui a été lancée pour l’investissement agricole à l’étranger face à la menace permanente d’une crise alimentaire mondiale pour les pays en voie de développement, ainsi que pour l’Arabie Saoudite. Cette initiative a deux buts inséparables : garantir l’approvisionnement en denrées alimentaires de l’Arabie Saoudite, et en même temps contribuer au développement et à la prospérité des pays hôtes. Les conditions requises pour les pays qui souhaitent recevoir les investissements sont la mise en place d’un environnement favorable à leurs investisseurs qui leur permette de mener à bien leur projet de façon rentable et avec un minimum de risque. L’Etat Saoudien prépare le terrain pour ses investisseurs, il réclame des avantages douaniers et fiscaux, et en échange, il promet des infrastructures, de la technologie, et des emplois, et de nombreux pays répondent présent de par le monde. Le Rwanda déroule le tapis rouge pour les investisseurs. L’Ethiopie a d’ores et déjà conclu des accords commerciaux avec l’Arabie Saoudite. En janvier 2009, Al Amoudi a livré au roi Abdallah en personne, la première cargaison de riz saoudien cultivé à l’étranger. Il espère obtenir 500 mille hectares du gouvernement éthiopien, et promet d’investir 3 milliards de $ dans l’agriculture, car l’Afrique offre les meilleures conditions pour celle-ci, et il y a beaucoup de terres disponibles. Il y a aussi beaucoup d’eau : donc, il y a des opportunités, et la bonne politique des états fait de l’Afrique, en particulier l’Afrique de l’Est, un bon endroit pour investir dans l’agriculture. Les hommes d’affaires du royaume ont déjà signé d’autres contrats au Soudan, en Mauritanie, aux Philippines, et en Asie centrale.

 

 

Les territoires des Néo-Européens convoités (Hongrie)

 

Un article cette fois-ci, présente aussi une bataille en Hongrie au sujet de l’accaparement de ses terres agricoles, mais qui est en fait pour le moment plus un problème occasionné par ses propres oligarques désireux de profiter de la situation actuelle dans laquelle se trouve le pays encore protégé avant l’arrivée massive de la concurrence étrangère. Jusqu’ici, le seul étranger installé est l’Italien Benetton qui a acheté 7 000 hectares de terres autour du village de Görgeteg pour cultiver du maïs, du blé et faire pousser des peupliers. Il s’est établi avant qu’une loi n’ait été passée en 1994 pour réserver les terres arables aux Hongrois jusqu’en 2014, date à partir de laquelle elles pourraient être achetées par les Européens. Pour l’instant, cette expérience montre que les 1 200 habitants du village n’apprécient guère que Benetton ait entouré ses cultures de clôtures pour les protéger du gibier, ce qui les prive ainsi de la nature, et donne une allure de pénitencier à leur environnement. De plus, avec un taux de chômage de 50%, ils ont le sentiment d’être mis un peu à l’écart en ne bénéficiant que de peu d’emplois, mis à part ceux dans la sécurité des domaines. En conséquence, une nouvelle loi agraire à l’initiative du gouvernement conservateur de Viktor Orbán a été adoptée en juillet dernier pour empêcher les étrangers d’acquérir à l'avenir des terres agricoles et frappe de nullité les contrats de complaisance, conclus sous la table en prévision de l'ouverture du marché.

Toutefois dans cette période transitoire, l’accaparement majeur est curieusement effectué par les propres oligarques hongrois du parti au pouvoir Fidesz. Cette manœuvre représente, avant toute ouverture du marché, déjà un évincement des petits paysans par leurs compatriotes. Ce sont des terres du secteur public qui avaient été promises par le Fidesz aux exploitations familiales, mais la majorité des députés, qui sont favorisés par leur position, en a profité pour se ruer sur ces terres avant les étrangers en les achetant ou en les louant sur 20 ans à prix modique au détriment des petits paysans. Alors que Benetton a acquis ces terres légalement, il n’y a par contre aucune trace écrite pour ces transactions, ni sur les cadastres, ni dans aucun produit intérieur brut. De plus, la bataille fait rage car il y a en fait beaucoup trop d’acheteurs pour le petit demi-million d’hectares de terres cultivables restantes du secteur public. À la manière de Benetton, les terrains sont semés au lieu d’être réservés au gibier. Le secrétaire d’Etat à l’agriculture Jozsef Angyan, champion des petits paysans, a démissionné fin janvier avec fracas pour protester contre ce fait, et a poursuivi le combat depuis en publiant les chiffres démontrant que le parti au pouvoir se taille la part du lion. En effet, les barons du Fidesz sont encouragés par des subventions européennes d'environ 200 euros à l'hectare, ainsi que par une exonération pendant au moins cinq ans de l’impôt sur le revenu des exploitations. L'attrait de la spéculation foncière est tel que la Hongrie pourrait se retrouver avec des terres entourées de barbelés et surveillées par des gardes armés pour contenir une criminalité galopante. Le parti patriote « Jobbik » est passé à l’action physique et s’en est pris directement à l’une des propriétés de Benetton pour faire l’actualité, puisqu’il représente la première implantation étrangère en Hongrie. Les contrats douteux déjà passés avec des étrangers, qui avaient été enregistrés sans date chez un notaire ou un avocat, et qui étaient en attente de la fin du moratoire, ont été annulés par le nouveau secrétaire d’Etat à l’agriculture Gyula Budai. Cinq pays sont actuellement visés, dont principalement leur voisin autrichien.

 

 

Les territoires des Néo-Européens convoités (Roumanie)

 

Un autre article montre qu’en Roumanie, le phénomène n’est pas encore apparu, mais a de fortes chances de devenir une réalité avec la raréfaction des produits agricoles en Europe. Pour l’instant, l’approvisionnement européen dépend en grande partie de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, mais la montée en puissance de Mercosur couplée des risques d’accroissement de conflits au Proche-Orient vont probablement entraîner une ruée sur les terres cultivables à bon marché sur le propre sol européen, qui en l’occurrence se trouvent être en Roumanie. La bataille se fera en 2013 pour l’alimentation, dans laquelle la Roumanie serait en mesure de profiter de la Politique agricole commune, et de fournir une proportion importante de la demande européenne en produits agricoles. Cette position lui permettrait alors de servir de levier en politique étrangère.

En France, nous avons des terrains en friche et nous dépendons d’importations coûteuses. Une volonté devrait se faire jour pour qu’une Banque nationale de crédit agricole investisse, à la fois dans un système national de petites exploitations, ainsi que dans la recherche de produits bon marché respectant l’environnement. Cependant, nous nous trouvons dans une situation plus favorable que celle de l’autre grand bassin agricole qu’est l’Ukraine, qui a des problèmes politiques en ce moment et qui ne fait pas partie de l’Europe.

 

 

Conclusion 

 

Nous devons prendre conscience que le phénomène de l’accaparement de terres nationales par des étrangers va prendre de l’ampleur pour les raisons que nous avons vues, et que c’est ce qui nous attend aussi en France par le laisser-aller envers notre monde agricole…

Pour le reste du monde : bien sûr, des terres vierges peuvent être mises en exploitation à la condition que les investisseurs respectent la population locale et la nature. Ils ne doivent pas être autorisés à acheter les terres, mais seulement à les louer aux gouvernements, qui eux-mêmes avec des contrats appropriés, doivent veiller à ce qu’il y ait des retombées économiques et alimentaires pour sa population en fonction des profits réalisés. Comme a dit Jacques Diouf, ancien président sénégalais de la FAO : « Ce sont les chefs d’Etats et leur gouvernement qui doivent être tenus pour responsables de la spoliation de leur population ».

 

Joël Prodhomme

Publié dans Décryptage

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