2008-2013 : Révolution populaire en ISLANDE

Publié le par Daniel

Ólafur Ragnar Grímsson

Ólafur Ragnar Grímsson 

 

Savez-vous que l’Islande est le seul pays européen qui a recouvré sa croissance depuis la crise financière de 2008 ?

     

On n’en parle pas beaucoup en France, car cela contredit la pensée unique en vigueur à l’époque dans les media, comme quoi, il fallait absolument sauver les banques, au détriment des finances publiques, sinon c’était l’effondrement du système financier mondial, et une catastrophe de grande ampleur pour le monde entier.

     

Et bien, les islandais ont laissé leurs banques faire faillite, et ils s’en portent plutôt bien.

Mais tout ne s’est pas passé en douceur. Il y a eu beaucoup de flottements, de pas en avant et en arrière, dus évidemment aux élites politiques qui souhaitaient ne pas se poser de questions et faire comme les autres pays occidentaux.

 

 

L’Islande avant la crise

     

L’Islande est une île située au Nord-Ouest de l’Ecosse, et à environ 300 km du Groenland. Sa superficie est d’environ 100.000 km2 pour seulement 320.000 habitants.

Evidemment à ces latitudes, l’hiver est très long et il fait à peine 20° au plus chaud de l’été. Cependant, elle a la chance d’être très volcanique, et elle comporte de nombreuses sources d’eau chaude, ce qui permet un chauffage peu cher, et une agriculture sous serre assez efficace. Comme iliens, les islandais sont bien sûr aussi de très bons pêcheurs. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Islande pour plus de détails.

     

En octobre 2007, le quotidien Le Figaro décrit en ces termes le miracle islandais: « Avec un produit intérieur brut de 40 000 euros par habitant, les Islandais jouissent, selon l'ONU, du niveau de vie le plus élevé au monde, juste après les Norvégiens. » « Le chômage est inexistant, la dette minime, et, ces dix dernières années, l'économie s'est accrue de 4,5 % par an en moyenne. » .

L’explication de cette anomalie, c’est que le secteur bancaire de l'Islande a connu dans les années 2000 une croissance sans précédent avec un volume passant de 100 % du PIB à plus de 1 000 % en 2003. Les actifs consolidés des banques représentaient 880 % du PIB islandais à la fin de 2007. Les banques locales se lancent dans une politique d'endettement avec effet de levier massif et spéculent sur des actifs de plus en plus risqués.

 

 

L’impact de la crise de 2008

     

Quand la crise intervient, les 3 principales banques islandaises ont un endettement de près de 100 milliards de dollars, essentiellement auprès du système bancaire européen. Progressivement, elles auront de plus en plus de mal à se refinancer en devises. La taille gigantesque de leur passif eu égard au PIB du pays, empêche la banque centrale islandaise de pouvoir garantir le paiement de ces dettes. Finalement ces banques sont obligées de déposer le bilan, et elles seront ensuite nationalisées.

L’impact sur l’économie du pays est immense. La couronne islandaise est dévaluée de 50% en octobre 2008. Des milliers de salariés des banques sont licenciés, et par contrecoup, les autres entreprises perdent une bonne partie de leur activité et licencient à leur tour.

Des manifestations ont lieu régulièrement devant le parlement pour exiger la démission du gouvernement et du directeur de la banque centrale.

 

 

L’affaire Icesave (référendum de 2010)  

     

Landsbanki, une des 3 plus grosses banques nationalisées, avait créé un produit de placement en couronnes islandaises appelé « Icesave » à destination des déposants hollandais et anglais, par l’intermédiaire de ses filiales à Londres et à Amsterdam. Plus de 400.000 épargnants avaient souscrits ce produit.

Suite à son rapide effondrement, Landsbanki n’a pas pu rembourser ces personnes et la Grande-Bretagne et les Pays-Bas se sont retournés contre le gouvernement islandais.

Le premier ministre négocia un accord avec les créanciers en Angleterre et aux Pays-Bas. La communauté internationale imposa une sorte de tutelle du FMI, décidant que c’était la seule solution pour que les créanciers puissent être remboursés.

Les protestations et les manifestations continuèrent jusqu’à ce que le gouvernement finisse par démissionner. De nouvelles élections eurent lieu en avril 2009, et une coalition de gauche et d’écolos prit le pouvoir. Elle s’engagea à promouvoir une nouvelle constitution (l’actuelle étant une copie de celle du Danemark lors de la séparation en 1944).

     

Cependant un des premiers actes du nouveau gouvernement, fut de négocier un nouvel accord de remboursement de plusieurs milliards d’euros relatif à Icesave, ce qui aurait contraint chaque islandais à payer 100 euros chaque mois pendant 15 ans pour apurer cette dette.

Les islandais ont montré alors leur refus de payer pour les erreurs de leurs banques privées, et ont fait pression sur leurs représentants. Saisi d’une pétition de plus de 50.000 islandais, le président de la république refusa de ratifier cet accord et les islandais obtinrent un référendum sur cette question.

Malgré les menaces du FMI de suspendre ses prêts, et de la Grande-Bretagne de bloquer les comptes des islandais, en mars 2010, le peuple vota non à 93%.

Le gouvernement fut alors contraint d’entamer des poursuites judiciaires contre les ex-dirigeants des banques privées responsables de la crise.

 

 

L’affaire Icesave (référendum de 2011)

     

Sous l’influence de l’UE et du FMI, après le premier référendum, le parlement islandais dirigé par les socialistes, recommence à négocier un accord de remboursement.

Les socialistes souhaitaient rentrer dans l’UE et dans la zone euro, et évidemment il y avait un veto de l’UE si le remboursement n’était pas effectué.

De nouvelles conditions sont discutées, avec un taux plus bas et une durée allongée à plus de 30 ans. Le parlement vote pour cet accord, mais encore une fois le président de la république s’appuie sur une demande formelle de referendum proposée par 40.000 électeurs, pour refuser de le ratifier.

Le référendum aura lieu le 9 avril 2011, et cette fois encore le résultat sera négatif, à près de 60% des voix.

 

 

Elaboration de la nouvelle constitution

     

Il était prévu qu’un conseil de 25 membres soit élu dans la population pour travailler sur l’élaboration de cette nouvelle constitution. Il y eu plus de 500 candidats dans tout le pays (la seule contrainte était d’être présenté par plus de 30 personnes).

Un système de vote par ordre de préférence, très utilisé dans les pays anglo-saxons, a permis d’élire ces 25 membres.

Mais l’aspect intéressant, c’est que tous les habitants pouvaient y participer et donner leurs avis et leurs commentaires, grâce à un site web, une page facebook, un compte twitter.

On peut donc dire que c’est la première constitution vraiment établie par tout un peuple grâce à internet. A la fin,  1000 personnes furent tirées au sort pour discuter de la constitution pendant une journée entière.

La nouvelle constitution a été présentée au parlement en juillet 2011, mais celui-ci a préféré la faire adopter par un référendum.

Un referendum en 6 questions fut organisé le 20 octobre 2012, pour l’adoption de la constitution, la nationalisation des ressources naturelles, la séparation de l’église et de l’état, et d’autres points facilitant l’implication des citoyens dans les processus électoraux. Le « oui » l’emporta pour les 6 questions.

 

 

Le retour de la croissance

     

Depuis 2012, la croissance commence à reprendre en Islande et atteint maintenant 3%. Le taux de chômage, de 10% est redescendu aux alentours de 5%. La couronne islandaise reprend une certaine stabilité au niveau des taux de change, mais un contrôle serré de la banque centrale reste effectif pour éviter la spéculation. Il y a encore un peu d’inflation, de l’ordre de 4%, alors qu’elle était montée à plus de 20% au plus fort de la crise.

Les agences de notation commencent d’ailleurs à relever la note de l’Islande, qui était tombée plus bas que celle de la Grèce.

Le président islandais a rencontré F. Hollande à l’Elysée le 26 février 2013, pour un entretien qui n’a duré que 35 minutes. Interviewé par Rue89, il a dit avoir informé notre président des leçons de l’expérience, qui selon lui, tiennent en 2 points :

  • « ….nous n’avons pas suivi les politiques orthodoxes qui se sont imposées depuis trente ans en Europe et dans le monde occidental. Nous avons laissé les banques faire faillite, nous ne les avons pas renflouées, nous les avons traitées comme d’autres entreprises. Nous avons instauré des contrôles des changes. Nous avons essayé de protéger l’Etat providence, refusant d’appliquer l’austérité de façon brutale. »
  • « ….nous avons très vite pris conscience que cette crise n’était pas seulement économique et financière. C’était aussi une profonde crise politique, démocratique et même judiciaire. Nous avons donc engagé des réformes politiques, des réformes démocratiques, et même des réformes judiciaires. Ce qui a permis à la nation d’affronter le défi, de façon plus large, plus globale que la simple exécution de politiques financières ou budgétaires. »

Voir l’intégralité de l’entretien sur : http://www.rue89.com/2013/02/28/le-president-islandais-trop-de-banques-cest-une-mauvaise-nouvelle-240109

     

Bien sûr, nous ne savons pas ce que notre cher président en a pensé, mais une chose est sure, il n’y a pas pensé longtemps. Il a préféré se consacrer à placer ses amis, ce qu’il sait très bien faire, comme ex-chef du PS, parce que la vraie démocratie, le chômage, l’économie, les entreprises, la dette publique, tout cela, ce n’est pas vraiment son truc.

 

 

Alors, révolution ou non ?

     

Est-ce une vraie révolution qui a eu lieu en Islande ?

  • Non, dans le sens où il n’y a pas eu de réel affrontements ni de mort
  • Oui, au sens où le peuple a réussi à faire tomber le gouvernement responsable de la crise, par ses manifestations. Il a aussi largement participé à la mise en place de la nouvelle constitution sur internet, constitution qui donne aux citoyens beaucoup plus de contrôle sur le parlement que dans les autres pays européens.

C’était donc une vraie révolution, mais une révolution pacifique.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les media du monde entier n’en ont que très peu parlé, et en France ce fut le blackout total.

Les élites politiques attachées à leur statut et soumises au lobbying des banques ne souhaitaient pas que leur peuple voit ce qu’il est possible d’obtenir. Ils préfèrent de beaucoup les tenir dans la désespérance, et dans la croyance à l’impossibilité du changement.

C’est pourquoi on entend souvent « il n’y a pas d’alternative !!! », la phrase choc qui interdit la discussion et la recherche de solutions, au point que chez les anglo-saxons, c’est devenu un prénom : TINA (There Is No Alternative).

 

 

Peut-on s’en inspirer pour la France ?

     

En terme de nombre d’habitants, l’Islande est plutôt l’équivalent d’un département français. Au niveau national, cela serait certainement une gageure de faire avec 60 millions d’habitants ce qui a été fait avec 300.000 en Islande.

Par ailleurs, il y une différence culturelle et historique. Ce n’est pas un hasard si les révolutions et mêmes les révoltes, sont souvent violentes en France.

D’un côté, les élites françaises sont particulièrement bornées, formatées par des écoles qui leur donnent des œillères. Plutôt que de leur apprendre la pratique, la flexibilité et l’empathie, on leur met en tête qu’ils sont les meilleurs et qu’ils ont donc nécessairement raison.

Le pire, c’est qu’ils sont souvent persuadés de faire du mieux qu’ils peuvent pour le peuple, et que celui-ci a besoin d’être guidé. Cela donne des Robespierre, des Thiers, des Laval, des Pétain, etc…. Plus près de nous, il suffit de se référer au référendum de 2005. Le peuple a mal voté, il a certainement mal compris les enjeux. Il faut donc le contourner pour son propre bien.

De l’autre côté, les français sont paisibles et ont tendance à faire confiance. Mais quand ils n’en peuvent plus de subir, ou quand on trahit leur confiance, ils sont capables de devenir enragés. Tout ceci laisse peu de chance à une révolution pacifique.

Par contre, ce qui peut être utile comme enseignement, c’est l’utilisation d’internet pour faire participer les citoyens aux décisions qui les concernent. S’ils le voulaient, les élus communaux pourraient très bien se saisir de ce moyen pour définir les axes d’évolution, les budgets, les chantiers des communes d’une manière participative, et avec un vote en ligne des électeurs.

Au niveau national, ce serait peut-être plus compliqué, mais je rêve que dans quelques décennies, le code du travail et le code des impôts, par exemple, soient élaborés sur internet par de simples citoyens. Ils seraient surement beaucoup plus clairs et moins épais que maintenant !!!

 

Daniel BENBASSAT

 

Sources :

http://en.wikipedia.org/wiki/ pour la crise de 2008, les référendums et la nouvelle constitution

http://nationalcollective.com/2013/01/07/constitutional-revolution-the-story-of-iceland/

http://institutdeslibertes.org/lislande-va-tres-bien-merci-mais-en-avez-vous-entendu-parler/

http://www.egaliteetreconciliation.fr/Revolution-pacifique-en-Islande-black-out-des-Medias-10660.html

https://www.youtube.com/watch?v=9rGNF-C6Xek&feature=youtu.be

http://www.guardian.co.uk/world/2012/nov/23/iceland-recovers-voice-financial-crisis

Publié dans Enquête

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